Chaque belle chose a le droit à son deuil

Souvent je regarde des passants de trottoir, des enfants au McDo, un vieillard à mes côtés dans le métro. Je les regarde tour à tour dans les yeux et leur demande fort, ici, dans les yeux : te racontes-tu ta propre mort, au cas où, après un rire ? Ils ne répondent pas, souvent rien n’indique qu’ils savent parler. Sauf peut-être au McDo, l’enfant, précisément n’importe lequel, l’enfant me regarde et me dit fort, me dit simplement quelle mort?, ici au McDo, puis je ris, je ferme les yeux.

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J’ai peur d’oublier des choses importantes comme la mort. Alors je m’occupe. Je m’occupe avec mes heures de sommeil et ce que ma montre intelligente en pense. Je m’occupe avec la propreté de ma baignoire, la propreté de mes tiroirs, la propreté de mon balcon en hiver, la propreté du carrelage sous mon four électrique. Je m’occupe avec mes circulaires, les circulaires de mes voisins, les circulaires en ligne, les items à vendre gratuitement autour de moi, à 50 kilomètres de circonférence. Je pense à mes trente-et-deux dents (un jour elles tomberont une à une), à l’ongle de mes pouces qui pousse que je vernis que j’oublie de revernir que je finis par ronger. J’ai peur d’oublier des choses importantes alors je mets des aimants sur mon réfrigérateur, des feuilles sur mes murs, des marques sur mon corps, je m’occupe comme je peux pour oublier la peur. Je fais la vaisselle après chaque repas, je n’attends pas, après chaque repas, toutes mes assiettes : propres, séchées, rangées, en sécurité. J’ai perdu l’appétit à trop faire la vaisselle. J’ai perdu mon chum sous les feuilles sur mon mur, je l’ai perdu à attacher mes lacets plus vite que lui, à courir plus vite que moi. J’ai perdu mon chum à la peur de mourir.

Je me regarde d’en haut parfois. Je me regarde me faire. Tout a commencé quand ils m’ont appris à marcher. Depuis, je marche automatiquement. Je tombe automatiquement. C’est la faute des architectes. S’il y avait assez d’espace, on n’accrocherait pas de choses sur les murs. On n’en aurait pas, de murs. On aurait simplement l’espace ; on serait simplement, espace avec espace.

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Je déborde de nostalgie. Je suis nostalgique pour ce que j’ai déjà vécu, ce que je m’en rappelle, et surtout pour tout ce que j’en oublie. La perte m’obsède. Je suis nostalgique pour ce que je vis à l’instant, ce que je vivrai peut-être, vécu déjà en pensée, nostalgique par anticipation, parce qu’un jour je ne pourrai plus l’être. Chaque belle chose a le droit à son deuil. Chaque belle chose mérite sa gravité, ma souffrance. Je distribue ma souffrance à qui la veut bien, à cet arbre, ce lac, ce colibri, toute ma souffrance, bien traitée, mal traitée, à toi, à lui. Je déborde, je pense, naïve : Mon deuil fait de moi une belle chose.

Déjà je ne me reconnais pas dans les photos. Je porte des personnages façonnés au fer. Je porte en moi des vies laissées au hasard, des vies avec des notions de propreté, de quantité, de longueur, de largeur, des notions sans vie. Et dans toutes celles-là que je porte, pas une est mienne. Je suis une femme distribuée. Je ne garde dans mes poches que des yeux, les premiers, tout neufs, ceux qui n’ont pas oublié la terreur de s’être ouverts.

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