Le médecin de la peste

Le médecin de la peste

Le médecin de la peste

J’ai fini de peindre ma mère.

A. me pointe une toile au pieds du mur. Dessus, se trouve sa mère, un homme moustachu aux longs cheveux bleus.

– C’est brillant, je dis.

Je me lève, j’inspecte de plus près. Je touche la violence des traits dans le regard de la mère. Elle regarde au loin et ses cheveux volent au vent. Tout est chaud et froid en même temps.

– Vraiment. Brillant, je répète. Tu y as pensé tout seul ?

– Oui. C’est facile. J’ai mis tout ce qu’elle déteste.

– Tu as bien fait.

– Je le lui ai montré.

– Alors ?

– Elle a pleuré au téléphone. J’aurais pu me sentir mal. C’est difficile de décevoir.

– Pour elle ou pour toi ?

– Pour nous deux.

– C’est pour ça qu’il faut commencer tout jeune.

Je regagne ma place au bord du comptoir de cuisine. A. me prépare un verre. La lumière, au-dessus de nos têtes, est rouge. J’ouvre mon carnet, j’y gribouille : « Mère bleue sur fond rouge. Il faut penser à décevoir. »

– Et toi ? il dit. Avec ta mère ?

– Je n’ai pas fini de la perdre.

– Ça viendra.

– C’est dommage, je ne peins pas.

– Tu l’imagines comment ?

Je pense.

– C’est une femme à genoux qui implore. La scène est violente. Mais pardessus tout, c’est l’expression de ma mère qui nous gêne.

Quelque chose brille dans les yeux de A.. Une compréhension. La même doit briller dans mes yeux.

– Tu vois, c’est ambigu parce que ma mère n’est pas une femme battue. Ma mère est une femme imbattable. C’est précisément pourquoi on la bat.

– Je vois, il dit.

– Et tu visualises ?

– Oui.

– C’est important. Quelle couleur vois-tu ?

– Un orange. Sale. Une grotte, peut-être. Ou une place publique. Y a-t-il un regard ?

– Préférablement. Mais peu importe. Il y a toujours un regard, le nôtre, celui de Dieu…

– Les plus importants.

A. me tend mon verre et je le suis vers le salon. Nous nous écroulons chacun sur une marquise colorée. Il est tard, comme toujours chez A.. Son salon est merveilleux, rempli des plantes de ses amis, vivantes et merveilleuses. Il fait froid parce que les fenêtres sont grandes ouvertes et dehors, c’est l’hiver. Nous sirotons. Il me dit :

– Et, tu écris encore ?

– Parfois. Je gribouille des phrases. Rien d’important. J’ai écrit sur toi hier.

– Excellent. J’espère que tu as mis des stichomyties. Tu as écrit quoi ?

– Mon rêve. J’ai rêvé que nous couchions ensemble. Enfin, nous voulions, mais ça n’a pas marché. Il n’y avait pas de chambre.

– Oh je t’aurai prise par terre, tu sais.

– Oui. C’est exactement ce qu’on a fini par faire.

A. rit aux éclats. Il pose son verre sur la table à café et saisit mon carnet.

– Tu permets ?

Je fais oui de la tête, mais il me le tend.

– Je préfère que tu me le lises toi-mêmes.

– D’accord.

A. se couche le long de la marquise et pose sa tête sur un coussin.

– Il faut être confortable pour se laisser pénétrer.

Je le laisse.

Je lis.

« 17 octobre. Rêve.


Nous habitions un sous-sol crasseux. Nous n’en avions jamais fait le tour, mais nous le savions difforme et sale. C’était un dépotoir sans fond, un labyrinthe mal éclairé, laissé à lui-même. C’était un trou invraisemblable en tout, trouvé par hasard. C’était notre fosse à chiens, et nous l’aimions à la folie.


Tous les jours, des hommes et des femmes y entraient sur leurs échasses de cirque. Ils étaient grands et beaux, ils étaient si bien, et nous aimions les regarder. Ils se mouvaient brillamment – avec excellence même – d’un naturel appris, pratiqué, avec une aisance telle, que dans notre oubli, nous aurions pu y croire. Ils s’accompagnaient parfois d’autres créatures, aussi excentriques et minables, et ils se présentaient tous à nous, tour à tour, de mieux en mieux, de plus en plus. Nous tournions autour d’eux, eux autour de nous, et c’est à ces hauteurs vertigineuses que le jeu prenait tout son sens.

Quand ils me demandaient « combien somme-nous aujourd’hui ? », j’inventais selon l’humeur. Je disais : 1802, 594, 763, je répète, oui, aujourd’hui, nous sommes 978. Ils acquiesçaient de la tête et s’en réjouissaient toujours, quel beau nombre, disaient-ils, quel beau nombre pour se dénombrer.

Oui, nous étions dociles, nous, et nous apprenions vite. Notre déguisement devenait tout aussi impressionnant – sinon plus – et bientôt, nous nous méprenions. Quand nous nous vêtions, nous enfilions leurs plumes et leurs poils, et quand nous nous mélangions, c’était avec des couleurs étourdissantes et incroyables, pareilles dans leur impossibilité. Nos soirées étaient ivres, chaudes et longues. Nous rongions de leurs assiettes, déformions de leur vérité, jouissions de leurs bousculades. Et nous vivions bien, nous, dans ce sous-sol trouvé, entre leurs ombres funambulesques et lumineuses, et nous y avions vécu toujours, sales et seuls, immondes, nous, les rats. »

A. s'exclame. Plus j’avance dans le texte, plus il s’exclame. Il est allongé sur le dos, à ma droite, et ses genoux suivent l’angle de la marquise. Il a les yeux fermés surveillés du coin droit par les miens, à la fin de chaque ligne. A. a peur mais il le cache. Aussitôt le texte terminé, craignant qu’il ne parle comme un sourire exagéré, je lui demande:

- Tu as peur?

Il répond:

- Oui.

- De quoi?

- De décevoir. 

Je souris méchamment. 

- Ah oui?

- Méchante, tu sais très bien. Je t'ai vu regarder mes paupières. 

- Oui, tu as peur de me décevoir. 

- Oui, j'ai peur de me décevoir. 

- C'est bien, je réponds. Nous sommes... Nous sommes...

A. s'esclaffe et se redresse.

- Nous sommes Michel Contemporaine. 

Assis sur la marquise, A. est beau d'une beauté qui énerve. Le genre de beauté qui donne envie de lui faire du mal. Mais entre nous, c'est différent. Je regarde A. et je pense soudainement: j'ai envie de le nourrir avec mes doigts. 

- Je ne m’attendais pas à ça, il dit après un bout. Les rats. C’est bien, oui, c’est très bien même. 

- Je savais que ça te plairait. 

- Quoi ça?

- La vérité.

Il rit. 

- Connasse. 

- Toi, tu entres dans la prochaine scène.

- Ah, déjà, c'est fantastique, il dit. Suis-je un bon personnage?

- Les bons personnages n'existent pas. 

A. ne se satisfait pas.

- Difficile de me saisir, il dit, c'est ce que j'entends. 

- Continue à le croire. C'est ta vulnérabilité. 

- Peut-être que je le fais exprès. Tu ne sauras jamais.

Je lui souris, je me lève. 

- Tu pars déjà?

- Il faut bien, c'est le matin. 

- Tu es cruelle.

- Je reviendrai demain. Tu pourras lire le reste.

- Quand tu reviendras demain, il dit, j'aurais écrit sur toi aussi. 

- Ce n'est que juste. 

- À demain. 

À la porte, A. et moi nous échangeons nos casquettes. 

On s'embrasse, je pars. 

À l'échange des casquettes, A. prend mon rôle pour que le jeu continue. Il se jette dans un cahier.

A. devient je.

Plusieurs fois par semaine, E. vient me chercher en voiture.

Souvent nous prenons la route pour acheter le nécessaire, des objets risibles et des vêtements qui sentent la fin d’un sac d’aspirateur. Parfois nous allons écouter des poètes risibles et laids lire des poèmes à leur effigie. Cette fois je ne sais plus on nous allons. L’important c’est que nous partons, loin de nous, pour nous oublier un peu. 

Elle est en bas de chez moi, elle attend comme un parent.
 
J’ouvre la portière sans l’arracher. Sans miroir, E. se mutile le sourcil gauche avec une pince à epiler. Elle étouffe son rot. Je monte dans la voiture et je regarde tout. 

Sa voiture: elle nous ressemble, elle perd sa peinture et supplie qu’on la répare. Tous les jours, elle va mourir demain. 

Autour d’E. tout est  marron alors qu’elle ne voudrait que du noir. Elle dit: Le noir, c’est élégant et sale, le marron c’est juste sale. Rien n’est permimé tant qu’il n’est pas pourri. On attend que ça pourrisse, que tout périme et devienne noir. Tout périme et ne devient jamais noir. Tout est périmé et resté marron. 

E. est sexuelle sans le vouloir. Elle est toujours nue, aux yeux des bonnes personnes. Mais elle se dénude toujours plus avec moi. Elle me décrit le fond de ses tiroirs et la couleur du sang qu’elle boit. Elle ne couvre pas ni n’expose. Dans E. tout est couplable d’exister. Tout l’est encore plus parce qu’il semble être une victime. 

Son système digestif ne supporte plus d’être fonctionnel. Constamment, E. ravale. Elle mange les emballages et les sacs de lait par peur de manquer de place. Elle est persuadée qu’un jour, son estomac se retournera. Il sortira par la bouche comme une poche vide de pantalon. Il se déploiera avec l’œsophage. Il aura l’air d’un ballon gonflé sur la langue d’un enfant. 

Elle restera comme ça, incapable de s’alimenter et mourra de faim. Contrairement à ce qu’elle croit, la famine fait plus mal que la mort par le feu ou par l’eau. 

Elle le sait, elle connait la guerre, la faim et les tortures que subissent les cadavres. Elle le sait: ce sera une mort méritée.

Le lendemain, comme toujours, je me retrouve chez A. à des heures inhabituelles. Ce soir, il est agité d'une façon différente. Il y a une urgence dans ses yeux, comme la fois où il m'avait suivi jusque chez moi. Cette fois-là, le soleil s'était levé dans ma voiture, au-dessus des sièges qui nous servaient de lits. C'est dans cette voiture encore, où nous étions tous les deux passagers, que j'imagine le condensé de nous.

Ce soir, dans son appartement, sa bougie odeur sueur brûle. A. laisse tomber les plats et les verres. Il s'installe directement dans sa chaise de réalisateur de cinéma. Je m'installe sur la marquise rouge sur laquelle il se couche depuis quelques semaines. A. a peur de dormir dans sa chambre. 

- J'ai rêvé de toi cette nuit, m'annonce-t-il. 

Je le laisse me dire.

- Nous habitions un village aux rites funéraires assez particuliers. Souvent, des gens y mourraient et on les enterrait par morceaux. C'est-à-dire qu'on découpait le corps et l'enterrait partie par partie, sur plusieurs jours. Histoire de faire durer le départ, tu comprends?

Je hauche la tête. 

- Est-ce que l'un d'entre nous est mort? je lui demande.

- Non. Nous nous étions promis que non. 

Avec des larmes dans les yeux, A. prend mon carnet et me le tend. Il se croise les jambes comme une petite fille avec des jambes d'homme. Immenses.

- Lis, il dit. 

Puis:

- S'il te plaît. 

Je lis.


« Un jour, je m’en rappelle, alors que nous étions 147, imprécisément, un homme comme tous les autres hommes entra. 

Il portait le costume d’un médecin de la peste. 

Il était plus grand que les autres encore, mais se mouvait avec les mêmes pieds, habiles, habillés. Il marchait vite, dans tous les sens, parlait, cherchait à savoir l’endroit dans lequel on s’était trouvé. 

C’est un sous-sol, lui répondait-on. 
Un dépotoir.
Un labyrinthe. 
Un cimetière.
Un trou. 
Une fosse. 
Un tunnel.
Une cour.
Un plateau.
Un château. 

L’homme écoutait très sérieusement. Puis il parlait et les mots lui tombaient des lèvres comme un vomissement. Il les laissait choir à terre sans considération aucune et s’amusait même à les piétiner, avec plus de hargne chaque fois, comme s’il s’en vengeait au nom de tous. Cet homme était le miens, oui, c’est-à-dire que nous étions le même.

Il cassait ses jambes pour les plier et partait à rire, d’un rire éclatant, lumineux, saignant comme un bœuf dans son costume en cuir. Puis reprenant soudainement son sérieux, cassé, plié, sanglant, dans un trône à côté du mien, il me chuchotait à l’oreille : 

- combien, combien sommes-nous seuls aujourd’hui ?



On jouait à se deviner les secrets en secret. À lire entre les lignes et les bleues. On savait qu'on pouvait tout se dire, pourtant on choisissait le silence et les regards remplis de sens. On se faisait confiance. Nous étions deux orphelins qui avaient décidé de s'adopter.

Un jour l'envie nous a pris de nous lever et de nous dire : couchons ensemble comme couchent ensemble les bêtes. Et nous sommes partis à la recherche d'une chambre pour nos corps. Nous avions longé les murs, gravi les échelles, glissé les pentes, jusque dans les coins les plus reculés du trou, jusqu'à trouer le trou lui-même. 

Mais les portes s’ouvraient et se fermaient rapidement dans un rire grinçant, et les murs se levaient, disparaissaient, se laissaient traverser, respiraient pour nous jouer des tours. On frappait, frappait dans l’espace. L’espace enfin nous répondait. Il n’y avait pas de chambre pour nous.

Alors nous avons continué à marcher dans le froid noir du tunnel. Puis nous nous sommes arrêtés. Nous nous sommes regardés. 

On ne voyait rien. 

Et lentement, d’un même geste, sans le voir, nous sommes sortis de nos vêtements, puis sommes sortis de nos yeux, puis de nos peaux. 

Nous nous sommes laissé dégouliner, l’un dans l’autre, avec une intention certaine, avec une intuition innomable.  Et nous nous sommes vus. Là, sur le sol, dans la flaque, enfin, nous nous sommes touché. Dans un bruit claquant, lourd, silencieux. Dans un bruit désespérant et mouillé. 

Faute d’amour, nous nous sommes faits. Mon médecin m’a tendu mes organes, et moi, les siens. Nous les avons cousus à notre peau avec des bouts de tuyaux empruntés. Nous savions, le temps pour nous était compté. C'était à la fois la vie et la mort; le plus grand sérieux et un fou rire. Notre peau était pompée de sueur fière, 

verte, 

horrible, 

visqueuse. 

Puis nous avons sorti les miroirs. Nous les avons mis face à face. Et sous leur poussière pointillée, dans leur brouillard infini, sur toutes les couches possibles, nous regardions, dans l’autre, les traits affreux qui faisaient notre propre visage.»

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